Cette histoire d'amour s'inscrit dans une période ou le sentiment d'euphorie né de la libération sexuelle est désormais épuisé. Ce qui ne veut pas dire que l'on ne soit pas toujours à la quête narcissique de l'amour, quête sur laquelle on ne cesse de pleurer. On retrouve là une distribution classique du rôle des genres: d'un côté un homme qui se retrouve "sans défense" face à une démultiplication du stimulus de son désir et, de l'autre, une femme qui souhaite être reconnue comme l'unique dans les yeux de l'homme aimé. Ce qui est inédit en revanche dans l'histoire, c'est la nouvelle exigence de la femme, celle d'une fidélité sans engagement, voire sans médiation sociale. Il n'y a, dans cette lettre, aucune référence à des projets d'avenir communs: mariage, désir d'enfants, maison familiale, promesse de vivre et vieillir ensemble; aucune référence non plus à des conflits sur la manière à gérer le quotidien, les loisirs, les vacances, les goûts différents, l'amitié, les parents. On reste là face à un homme et une femme sans aucune médiation sociale, face aussi à leur hétérosexualité exacerbée comme seule et unique forme de relation. La femme exige ce qui peut se résumer au "désir d'amour": ni épouse, ni mère, ni compagne, elle ne veut pas d'une amitié qui survivrait à une relation (hétérosexuelle) terminée.
De la transparence avant tout! cette femme veut tout savoir, et l'homme acquiesce sous prétexte de ne jamais lui mentir. Elle peut se sentir rassurée dans son amour-propre, dans la mesure ou cet homme lui dit la vérité.Mais cette transparence ne lui épargne pas la douleur, bien au contraire. Il se décharge de sa responsabilité en lui rappelant les conditions qu'elle a fixées au préalable. Cet "accord" conditionne, prédétermine, enferme et détruit la possibilité d'une rencontre unique, particulière, ou il faut choisir, inventer des formes d'être ensemble, de complicité et d'aventure. L'exacerbation du rapport hétérosexuel prend en otage tout autre aspect de la rencontre humaine. Au moment donc ou l'on pense que l'on a enfin trouvé la liberté dans les relations, une sorte d'enfermement et de huis clos s'instaure paradoxalement. En Orient, la médiation à travers la famille, l'entourage, la communauté, détermine bien sûr les rôles entre genres, et met une limite aux stratégies de la liberté individuelle. Parfois, la liberté en privé, en secret, devient le secret de la liberté. Les contours entre le privé et le public, l'individuel et le collectif ne son pas aussi nettement dessinés, canonisés qu'en Occident. Ce qui exige une chorégraphie, une stratégie, une mise en scène sociale plus complice, plus pudique, plus symbolique.
Or le rapport entre les amants de cette histoire ne s'inscrit ni dans le social, ni dans le temps. Il ne vit pas dans l'avenir et n'existe que dans l'éphémère. La rupture prend tout son sens, est "pleine", car elle signifie la sortie de la vie de l'autre. C'est une histoire qui, ensuite, ne laissera pas d'indice, de trace, de mémoire: à l'image de message électronique. Au plus elle sera sauvegardée dans les "éléments supprimés" d'un ordinateur. Sans inscription dans un monde, dans un temps réel. Comme une lettre électronique, elle est aussi intime qu' impersonnelle (on ne peut reconnaître la personne par sa calligraphie, le choix du papier), et virtuellement anonyme. Elle peut circuler sans effort et sans limites, par un simple clic, et la voilà transférées à celle et à ceux auxquels elle n'était pas adressée. Un trajet qui va de l'intime vers l'anonymat, celui de Sophie Calle auquel nous participons aujourd'hui. L'intention de celle-ci était d'une certaine manière non seulement de nous faire partager la blessure d'une rupture, partage qui est un soulagement thérapeutique via une communauté de femme comme en Orient, mais surtout de créer une médiation par laquelle le rapport (post mortem) serait inscrit quelque part, trouverais un ancrage, une visibilité réelle à travers l'art, et ce aux yeux d'un public témoin, au détriment du dévoilement impudique de tous les indices de l'intime.



